mag-info.fr
Guide de référence · Artisanat d'art

Ateliers de céramique dans le Pas-de-Calais : tomettes et carrelages traditionnels revisités

Voir tous les guides Artisanat d'art

Le Pas-de-Calais, entre littoral de la Côte d'Opale et arrière-pays artésien, perpétue une tradition céramique profondément ancrée dans son patrimoine architectural. Des sols en tomettes des maisons de pêcheurs de Boulogne-sur-Mer aux carrelages émaillés des beffrois d'Arras, ces revêtements incarnent un savoir-faire transmis depuis des siècles. Aujourd’hui, les ateliers locaux perpétuent ces techniques tout en les adaptant aux exigences contemporaines, entre respect des matériaux bruts et innovations esthétiques.

Histoire des tomettes et carrelages dans le Pas-de-Calais

Les premières traces de production céramique dans le Pas-de-Calais remontent à l’époque médiévale, avec des ateliers identifiés près d’Arras et de Saint-Omer. Au Moyen Âge, les tomettes rectangulaires en terre cuite s’imposent dans les maisons bourgeoises et les édifices religieux, notamment dans les villes commerçantes comme Calais et Boulogne-sur-Mer. Leur format standardisé (environ 20 centimètres de côté) facilite leur pose en motifs géométriques, tandis que leur cuisson à basse température leur confère une résistance adaptée au climat océanique, marqué par l’humidité et les vents marins.

La Renaissance et l’époque classique voient l’émergence des carrelages émaillés, influencés par les échanges commerciaux avec les Flandres et l’Angleterre. Arras, alors centre culturel et politique, devient un foyer de création où les artisans développent des décors polychromes aux motifs floraux et héraldiques. Les sols des hôtels particuliers de la Grand-Place témoignent encore de cette période, avec des compositions complexes mêlant bleu de cobalt et ocre jaune. À Boulogne-sur-Mer, le carrelage prend une dimension utilitaire dans les entrepôts portuaires, où sa robustesse résiste aux charges lourdes et à l’humidité saline.

Au XIXe siècle, l’industrialisation et l’exploitation minière transforment la production. Des fabriques s’installent près des gisements d’argile du Ternois et de l’Audomarois, permettant une diffusion massive des tomettes dans les maisons ouvrières du bassin minier. Ces carreaux, souvent laissés bruts ou teintés à l’ocre, deviennent un marqueur identitaire de l’architecture locale, des corons de Lens aux villas balnéaires de Wissant. Leur popularité décline cependant au milieu du XXe siècle, avant de connaître un regain d’intérêt avec la rénovation du patrimoine et l’engouement pour les matériaux naturels.

Les techniques traditionnelles de fabrication

La fabrication des tomettes et carrelages traditionnels dans le Pas-de-Calais repose sur un processus artisanal préservé depuis des siècles. Tout commence par l’extraction de l’argile, prélevée dans les carrières locales du Ternois ou de l’Audomarois, où sa composition minérale – riche en silice et en oxydes de fer – lui confère une couleur rougeâtre ou beige après cuisson. Une fois extraite, l’argile est séchée, broyée, puis mélangée à de l’eau pour obtenir une pâte homogène, appelée "barbotine". Cette étape, cruciale, détermine la plasticité du matériau et sa capacité à être moulé sans se fissurer.

Le façonnage s’effectue selon deux méthodes principales. Pour les tomettes rectangulaires, la pâte est pressée dans des moules en bois ou en métal, souvent à la main, avant d’être démoulée et laissée sécher à l’air libre pendant plusieurs jours. Les carrelages émaillés, quant à eux, sont d’abord estampés en plaques carrées, puis découpés aux dimensions souhaitées. L’émaillage, réservé aux pièces destinées aux intérieurs, intervient après un premier séchage : une couche de glaçure, composée de silice, de feldspath et de pigments métalliques, est appliquée au pinceau ou par trempage, avant une seconde cuisson à haute température (entre 900 et 1 100 °C) qui fixe les couleurs et confère au carreau sa résistance.

La cuisson, réalisée dans des fours à bois ou à gaz, constitue l’étape la plus délicate. Les pièces sont disposées sur des supports réfractaires, en évitant tout contact pour prévenir les déformations. La montée en température doit être progressive pour éviter les chocs thermiques, tandis que la durée de cuisson – généralement une dizaine d’heures – influence la porosité et la teinte finale. Les tomettes destinées aux sols extérieurs subissent parfois une troisième cuisson, dite "de recuisson", pour renforcer leur imperméabilité, un atout dans un climat océanique humide. Ce savoir-faire, transmis au sein des ateliers familiaux, exige une maîtrise empirique des paramètres, où l’expérience prime sur les mesures précises.

Répondez à la question pour continuer votre lecture

Magalie

C'est fascinant, ces traditions qui perdurent, non ?

Les ateliers de céramique spécialisés dans le Pas-de-Calais

Le Pas-de-Calais compte une dizaine d’ateliers spécialisés dans la production de tomettes et carrelages traditionnels, répartis entre les zones urbaines et l’arrière-pays.

À Arras, plusieurs structures se concentrent sur la restauration du patrimoine, collaborant avec les architectes des Bâtiments de France pour reproduire des motifs historiques à l’identique. Ces ateliers disposent souvent d’un fonds d’archives de moules anciens, permettant de recréer des décors spécifiques aux beffrois ou aux hôtels particuliers du XVIIIe siècle. Leur expertise s’étend aux techniques de pose, où l’utilisation de mortiers à la chaux, adaptés aux supports anciens, garantit une adhérence durable.

Dans le Ternois et autour de Saint-Omer, les ateliers perpétuent une production plus rurale, axée sur les tomettes brutes et les carreaux émaillés aux motifs géométriques. Ces structures, souvent de taille modeste, misent sur des séries limitées et des créations sur mesure pour les particuliers souhaitant rénover une maison de pêcheur ou une ferme artésienne. Leur approche intègre les contraintes du climat océanique, avec des finitions anti-glisse pour les sols extérieurs ou des émaux résistants à l’humidité pour les pièces exposées aux embruns.

À Boulogne-sur-Mer et Calais, les ateliers se distinguent par leur capacité à marier tradition et modernité. Plusieurs d’entre eux collaborent avec des designers pour revisiter les motifs classiques, en jouant sur les contrastes de couleurs ou les formats atypiques. Ces créations, destinées aux intérieurs contemporains, s’inspirent des palettes chromatiques locales – bleus de la Manche, ocres des terres agricoles, gris des caps Gris-Nez et Blanc-Nez – tout en intégrant des techniques de cuisson innovantes. La proximité des gisements d’argile et des fours à bois permet une production en circuit court, réduisant l’empreinte carbone des pièces.

Pour les porteurs de projets artisanaux, la Chambre de Métiers et de l'Artisanat Hauts-de-France propose un accompagnement gratuit, incluant un stage de préparation à l’installation, ainsi qu’une mise en relation avec les dispositifs régionaux dédiés à la création ou à la reprise d’ateliers.

Répondez à la question pour continuer votre lecture

Magalie

C'est malin, ces applications modernes, vous trouvez pas ?

Les motifs et designs des tomettes et carrelages

Les motifs des tomettes et carrelages du Pas-de-Calais puisent leur inspiration dans l’histoire locale, avec une prédominance des compositions géométriques héritées de l’art flamand et des influences maritimes. Les décors les plus répandus associent des losanges, des chevrons et des rosaces, souvent organisés en frises ou en tapis centraux. À Arras, les sols des hôtels particuliers du XVIIe siècle arborent des motifs "à la flamande", où des rinceaux végétaux stylisés encadrent des blasons ou des scènes de la vie quotidienne. Ces compositions, réalisées à la main avec des pochoirs, exigent une précision extrême pour éviter les raccords visibles entre les carreaux.

Les couleurs traditionnelles reflètent les ressources minérales de la région. Les ocres, extraits des carrières du Ternois, dominent les palettes, déclinés en tons chauds allant du jaune pâle au rouge brique. Les bleus, obtenus à partir de cobalt, évoquent les reflets de la Manche, tandis que les gris, tirés des cendres volcaniques, rappellent les falaises des caps Gris-Nez et Blanc-Nez. À Boulogne-sur-Mer, certains ateliers intègrent des pigments marins, comme les oxydes de manganèse, pour créer des effets nuancés. Les motifs contemporains explorent des contrastes plus audacieux, avec des aplats de noir ou des dégradés de bleu, tout en conservant une base de terre cuite pour préserver l’authenticité du matériau.

Les formats des carreaux varient selon leur usage et leur époque. Les tomettes rectangulaires, mesurant généralement entre 15 et 25 centimètres de côté, sont posées en damier ou en chevrons pour créer un effet de continuité. Les carrelages carrés, plus courants dans les intérieurs bourgeois, adoptent des dimensions standardisées (20x20 cm ou 30x30 cm) pour faciliter leur pose en motifs complexes. Certains ateliers proposent aujourd’hui des formats sur mesure, comme des carreaux allongés (10x40 cm) pour les crédences de cuisine ou des dalles de grand format (50x50 cm) pour les sols contemporains. Ces adaptations permettent d’intégrer les motifs traditionnels dans des espaces aux contraintes modernes.

Les applications contemporaines des carrelages traditionnels

Les carrelages traditionnels du Pas-de-Calais s’imposent aujourd’hui dans des projets architecturaux variés, au-delà de la restauration du bâti ancien. Dans les maisons individuelles, ils habillent les sols des pièces à vivre, où leur inertie thermique contribue à réguler la température intérieure, un atout dans un climat océanique marqué par des hivers humides et des étés frais. Leur pose en opus incertum, avec des joints larges à la chaux, crée un effet rustique qui s’accorde avec les matériaux locaux comme le bois de chêne ou la pierre de Baincthun. Certains architectes les intègrent également dans les murs, en revêtement partiel ou en frise, pour structurer les espaces sans alourdir la décoration.

Dans les cuisines et salles de bains, les tomettes émaillées offrent une alternative durable aux revêtements synthétiques. Leur résistance aux chocs et aux produits ménagers en fait un choix judicieux pour les plans de travail ou les crédences, où leur aspect artisanal apporte une touche d’authenticité. Les ateliers locaux proposent des finitions anti-taches et anti-glisse, adaptées aux normes d’hygiène et de sécurité. Pour les espaces extérieurs, les carreaux en terre cuite non émaillée, traités contre le gel, résistent aux intempéries et au piétinement, idéaux pour les terrasses ou les abords de jardin. Leur porosité naturelle limite les risques de glissance, même sous la pluie fréquente de la région.

Les commerces et lieux publics misent également sur ces revêtements pour leur caractère identitaire. À Arras, plusieurs brasseries et boutiques d’artisanat ont adopté des sols en tomettes pour évoquer l’histoire de la ville, tandis qu’à Boulogne-sur-Mer, des restaurants de fruits de mer jouent sur les contrastes entre carrelages bleus et bois clair pour créer une ambiance maritime. Les collectivités locales, comme le Conseil départemental du Pas-de-Calais, encouragent cette tendance en subventionnant la rénovation des façades commerciales avec des matériaux traditionnels. Dans les hôtels, les carrelages émaillés aux motifs géométriques apportent une touche d’élégance intemporelle, notamment dans les halls d’entrée ou les suites, où leur résistance à l’humidité est un atout.

Répondez à la question pour continuer votre lecture

Magalie

Ça vous touche, ce savoir-faire local, hein ?

Les matériaux utilisés pour les tomettes et carrelages

La terre cuite, matériau emblématique des tomettes et carrelages du Pas-de-Calais, se distingue par sa composition minérale et ses propriétés physiques. L’argile utilisée provient principalement des gisements du Ternois et de l’Audomarois, où sa teneur en oxydes de fer lui confère une teinte rouge ou beige après cuisson. Cette argile, dite "grasse", contient également des particules de quartz et de feldspath, qui améliorent sa résistance mécanique. Pour les pièces destinées aux sols extérieurs, certains ateliers incorporent des chamottes – des fragments d’argile cuite broyée – pour réduire la porosité et limiter les risques de fissuration liés aux variations de température et à l’humidité ambiante.

Les émaux, appliqués sur les carrelages destinés aux intérieurs, sont composés d’un mélange de silice, de fondants (comme le feldspath ou la soude) et de pigments minéraux. Les couleurs traditionnelles – ocres, bleus, gris – sont obtenues à partir d’oxydes métalliques : l’oxyde de fer pour les rouges, le cobalt pour les bleus, le manganèse pour les violets. Les ateliers locaux privilégient les pigments naturels, extraits de carrières régionales, pour préserver l’authenticité des teintes. Les émaux modernes intègrent parfois des additifs pour améliorer leur résistance aux rayures ou aux produits chimiques, sans altérer leur aspect artisanal. La cuisson à haute température (entre 900 et 1 100 °C) fusionne l’émail avec le support, créant une surface vitrifiée imperméable, essentielle dans un climat humide.

Pour les joints, les artisans utilisent des mortiers à base de chaux hydraulique naturelle, adaptés aux supports anciens et aux conditions climatiques océaniques. Ces mortiers, plus souples que les ciments modernes, absorbent les mouvements du bâtiment sans se fissurer, tout en permettant une évaporation naturelle de l’humidité. Leur teinte, souvent ocre ou grise, s’harmonise avec les couleurs des carreaux. Dans les pièces humides, comme les salles de bains, des joints hydrofuges sont appliqués pour prévenir les infiltrations. Certains ateliers proposent également des joints teintés dans la masse, pour un rendu plus discret ou au contraire plus contrasté, selon l’effet recherché.

Sources :

Autres guides Artisanat d'art