Ferronnerie d'art dans les Pyrénées-Orientales : les savoir-faire ancestraux toujours en activité
La ferronnerie d’art, héritière d’un patrimoine métallurgique catalan et méditerranéen, continue de marquer l’identité architecturale des Pyrénées-Orientales. Entre les ruelles de Collioure, les hôtels particuliers de Perpignan et les domaines viticoles de la plaine du Roussillon, les pièces forgées à la main témoignent d’un savoir-faire où la rigueur technique le dispute à l’inventivité esthétique. Ce guide vous invite à découvrir les ateliers encore actifs, les techniques préservées et les défis d’une filière qui allie tradition et innovation, dans un département où la tramontane souffle autant sur les forges que sur les vignes.
Histoire de la ferronnerie d'art en Roussillon et Cerdagne
Les origines de la ferronnerie d’art dans les Pyrénées-Orientales remontent à l’époque médiévale, lorsque les forges catalanes approvisionnaient les chantiers des abbayes bénédictines (Saint-Michel-de-Cuxa, Saint-Martin-du-Canigou) et des cités fortifiées comme Villefranche-de-Conflent. Les influences gothiques catalanes, marquées par des motifs géométriques et des crosses entrelacées, se retrouvent dans les grilles des églises romanes de la région.
Au XVIIe siècle, l’essor de Perpignan comme capitale du Roussillon sous les rois de Majorque, puis son rattachement à la France en 1659, ont stimulé la demande en ferronnerie ornementale. Les hôtels particuliers du centre-ville, comme l’Hôtel Pams ou la Casa Xanxo, arboraient des balcons et des garde-corps en fer forgé, souvent inspirés des modèles baroques espagnols. Les ateliers locaux, installés dans le quartier Saint-Jacques, travaillaient aussi pour les domaines viticoles de la Salanque et des Aspres, où les portails monumentaux marquaient l’entrée des masos (fermes catalanes).
Le XIXe siècle a vu l’émergence d’une ferronnerie plus industrielle, notamment avec la construction des halles de Perpignan (1899) et des gares du Train Jaune, où le métal s’alliait au verre et à la pierre. À Collioure, les ateliers de serrurerie maritime produisaient des ancres et des ferrures pour les barques catalanes, tout en réalisant des enseignes en fer repoussé pour les échoppes du quartier du Mouré. Aujourd’hui, cette histoire se lit encore dans les rues de Perpignan, où les archives de la Chambre de Métiers des Pyrénées-Orientales conservent des croquis de grilles et de rampes datant de l’entre-deux-guerres.
Les techniques traditionnelles encore utilisées aujourd’hui
Le forgeage à chaud reste au cœur du savoir-faire des ferronniers des Pyrénées-Orientales.
Les artisans chauffent le fer dans des foyers alimentés au charbon de bois – certains ateliers de la Cerdagne utilisent encore des forges catalanes traditionnelles – jusqu’à ce que le métal atteigne une température permettant le martelage. Les outils, comme les martells de ferrer (marteaux de forgeron catalans) ou les tisores de tallar (cisailles à métal), sont souvent transmis de génération en génération.
Le repoussé, technique emblématique de la région, permet de créer des reliefs sur des plaques de métal. Les motifs catalans – trens (tresses), rosasses (rosaces) ou creus (croissants) – sont travaillés à froid à l’aide de poinçons en acier trempé. Certains ateliers de Prades ou d’Ille-sur-Têt perpétuent aussi la technique du ferro batut (fer battu), utilisée pour les clous et les pentures des portes anciennes.
L’assemblage repose sur des méthodes ancestrales :
- Rivetage à chaud pour les structures porteuses (portails, charpentes métalliques).
- Soudure à la forge pour les pièces décoratives, avec un apport de métal en fusion.
- Emboîtement à queue d’aronde pour les garde-corps, garantissant une résistance aux vents violents comme la tramontane.
Les finitions incluent le bruniment (noircissement du fer par oxydation contrôlée) ou l’application de cire d’abeille, traditionnelle dans les ateliers de Collioure pour protéger les pièces des embruns.
Répondez à la question pour continuer votre lecture

Ça serait dommage que ces savoir-faire se perdent, vous trouvez pas ?
Les ateliers emblématiques de Perpignan et Collioure
Perpignan, cœur historique de la ferronnerie roussillonnaise, abrite des ateliers réputés comme ceux du quartier Saint-Jacques, où des maîtres ferronniers restaurent les grilles des hôtels particuliers classés. Certains collaborent avec les Architectes des Bâtiments de France pour préserver le patrimoine du centre-ville, comme les balcons de la rue de la Fusterie ou les garde-corps du Palais des Rois de Majorque.
À Collioure, les ateliers se spécialisent dans les pièces inspirées par l’univers marin et fauve. Les ferronniers y réalisent des enseignes pour les galeries d’art, des rampes d’escalier aux motifs de vagues ou d’anchois, et des luminaires en fer forgé pour les restaurants du front de mer. Certains, comme ceux du quartier du Mouré, perpétuent la tradition des ferrures de barca (ferrures de bateau), adaptées aux conditions côtières.
Dans l’arrière-pays, les ateliers de Prades et Villefranche-de-Conflent se distinguent par leur travail sur les structures métalliques des maisons catalanes en pierre. Ils interviennent aussi sur les éléments de patrimoine industriel, comme les ponts du Train Jaune ou les anciennes forges de la Têt. Plusieurs artisans de Céret collaborent avec des céramistes locaux pour créer des pièces hybrides, mêlant fer forgé et terre cuite émaillée, dans l’esprit des ateliers fauves du début du XXe siècle.
Les réalisations locales : portails, rampes et mobilier métallique
Les portails en fer forgé sont une signature des Pyrénées-Orientales. On en trouve notamment :
- Dans les domaines viticoles des Côtes du Roussillon (Maury, Banyuls), où ils intègrent des motifs de vigne et de senyera (drapeau catalan).
- À l’entrée des masos de la plaine du Roussillon, souvent surmontés de creus (croissants) ou de estels (étoiles à six branches), symboles catalans.
- Dans les villages de montagne comme Eus ou Mosset, où les portails en fer battu résistent aux hivers rigoureux.
Les rampes d’escalier constituent un autre fleuron du savoir-faire local. À Perpignan, les escaliers des hôtels particuliers du centre-ville (rue de l’Horloge, place de la Loge) arbore des garde-corps aux volutes complexes, parfois rehaussés de dorures. À Argelès-sur-Mer ou Saint-Cyprien, les rampes des villas balnéaires des années 1930 mêlent fer forgé et bois exotique, dans un style Art déco revisité.
Le mobilier métallique connaît un regain d’intérêt, notamment pour :
- Les bancs publics de Collioure ou Canet-en-Roussillon, conçus pour résister à l’air marin.
- Les tables de jardin en fer et pierre reconstituée, inspirées des taules de mas (tables de ferme catalanes).
- Les luminaires en fer forgé, comme ceux de la place de la République à Perpignan, reproduits par des artisans locaux.
Les défis de la transmission du savoir-faire
La filière fait face à plusieurs enjeux :
- Formation longue : Un apprenti met 7 à 10 ans à maîtriser l’ensemble des techniques, du dessin à la forge catalane. Le CFP des Métiers de Perpignan propose un CAP ferronnier d’art, mais les effectifs restent limités.
- Coût des matières : Le fer forgé, importé d’Espagne ou des Pyrénées-Atlantiques, voit son prix fluctuer. Les ateliers se tournent vers des fournisseurs locaux comme les forges de Claira pour sécuriser leurs approvisionnements.
- Concurrence des produits standardisés : Face aux portails industriels, les artisans misent sur la personnalisation (intégration de motifs catalans, patines sur mesure) et la durabilité (garantie 20 ans contre la corrosion).
Pour soutenir la transmission, la Région Occitanie a lancé le Pass Occitanie - artisanat/commerce, une subvention couvrant jusqu’à 50 % des coûts de modernisation des ateliers (plafond 10 000 €). Plusieurs ferronniers des Pyrénées-Orientales en ont bénéficié pour acquérir des outils numériques (découpe laser) tout en préservant les techniques traditionnelles.
Répondez à la question pour continuer votre lecture

C'est impressionnant, ces techniques ancestrales, non ?
Comment reconnaître un travail de ferronnerie d'art de qualité
Un ouvrage de ferronnerie d’art catalane se distingue par :
- Des assemblages invisibles : Les rivets sont fraisés et les soudures à la forge sont lissées. Les angles des portails doivent être parfaits, sans jeu ni déformation.
- Des motifs symétriques : Les trens (tresses) ou rosasses doivent être identiques des deux côtés. Un déséquilibre révèle un travail bâclé.
- Une patine homogène : Le bruniment doit être uniforme, sans traces de rouille sous-jacente. Les pièces exposées à la tramontane (comme à Pia ou Saint-Estève) reçoivent une couche de cire microcristalline en finition.
- Une résistance aux intempéries : Un fer forgé de qualité ne se déforme pas sous l’effet du vent (testez en appuyant sur un garde-corps : il ne doit pas vibrer).
Les artisans sérieux, comme ceux labellisés EPV (Entreprise du Patrimoine Vivant), apposent un poinçon discret sur leurs réalisations – souvent un creu (croissant) ou une estrella (étoile), symboles catalans.
Les matériaux privilégiés par les artisans des Pyrénées-Orientales
- Fer forgé : Issu des forges des Pyrénées-Atlantiques ou de Catalogne, il est privilégié pour sa résistance à la corrosion et sa capacité à vieillir avec élégance. Les artisans utilisent des barres de section carrée (pour les structures) ou ronde (pour les volutes).
- Laiton et bronze : Réservés aux pièces haut de gamme, comme les serrures des hôtels particuliers de Perpignan ou les appliques des églises romanes. Leur couleur dorée rappelle les influences baroques espagnoles.
- Aluminium : Employé pour les mobiliers urbains légers (bancs, abribus), notamment à Canet-en-Roussillon ou Saint-Laurent-de-la-Salanque, où la résistance à l’air marin est cruciale. Les pièces sont anodisées pour résister aux UV.
Certains ateliers de Cerdagne travaillent aussi le cuivre, pour des éléments décoratifs comme les girouettes ou les chéneaux, en s’inspirant des toitures des églises romanes locales.
Répondez à la question pour continuer votre lecture

Vous trouvez ça rassurant, ces matériaux de qualité, non ?
Entretien et restauration des pièces en fer forgé
En extérieur (climat méditerranéen ou montagnard) :
- Nettoyage : 2 fois par an avec une brosse douce et de l’eau savonneuse. Éviter les jets haute pression, qui endommagent les patines.
- Protection : Appliquer une cire incolore (type cire d’abeille) sur les pièces brunies, ou une peinture antirouille à base de résine alkyde pour les portails exposés à la tramontane (comme à Cabestany).
- Inspection : Vérifier les points de soudure après les épisodes de vent violent (fréquents en Conflent).
Pour les pièces anciennes :
- Décapage : Réalisé à la brosse métallique ou au chalumeau à basse température, pour préserver les motifs repoussés.
- Restauration : Les éléments corrodés sont remplacés par des pièces identiques, forgées à partir des mêmes gabarits. Les patines d’origine sont conservées autant que possible.
- Redressage : Les déformations (causées par la chaleur ou les chocs) sont corrigées à froid pour les pièces fines, ou à chaud pour les structures lourdes.
À Villefranche-de-Conflent, les ferronniers spécialisés dans la restauration travaillent en étroite collaboration avec les Monuments Historiques pour préserver les grilles des fortifications Vauban.
Où voir des exemples de ferronnerie d'art dans les Pyrénées-Orientales
- Perpignan :
- Palais des Rois de Majorque : Grilles des fenêtres et garde-corps des escaliers (XIVe siècle, restaurés au XIXe).
- Cathédrale Saint-Jean : Ferrures des portes et chandeliers en fer forgé (XVIIe siècle).
- Rue de la Fusterie : Balcons en fer ouvragé des hôtels particuliers (XVIIIe siècle).
- Collioure :
- Église Notre-Dame-des-Anges : Grille du chœur et ferronnerie des chapelles latérales.
- Quartier du Mouré : Enseignes en fer repoussé des anciennes échoppes de pêcheurs.
- Villa La Riberette : Rampe d’escalier Art nouveau en fer et cuivre (1905).
- Villefranche-de-Conflent :
- Fort Liberia : Portes et ferrures des casemates (XVIIe siècle, classées UNESCO).
- Gare du Train Jaune : Structure métallique et marquises en fer forgé (1910).
- Cerdagne/Capcir :
- Églises romanes (Saint-Michel-de-Cuxa, Saint-Martin-du-Canigou) : Ferrures des portes et clous de charpente médiévaux.
- **Forges de Mont-Louis : Outils et pièces historiques exposés au Four Solaire.
Pour une immersion contemporaine, les parcs de Perpignan (Campo Santo, parc Sant-Vicent) et les places de Collioure (place de l’Église, place du 18-Juin) présentent des réalisations récentes en fer forgé, signées par des artisans locaux.
Sources :
- Chambre de Métiers et de l’Artisanat des Pyrénées-Orientales (CMA 66)
- Conseil régional Occitanie – Pass Occitanie artisanat
- Direction Régionale des Affaires Culturelles Occitanie (DRAC)
- Institut National des Métiers d’Art (INMA)
- Service-Public.fr – Aides aux artisans
- ADEME – Éco-conception en artisanat
- Ville de Perpignan – Patrimoine architectural
- Parc Naturel Régional des Pyrénées Catalanes
Autres guides Artisanat d'art
Céramique et poterie dans les Pyrénées-Orientales : entre tradition catalane et innovation contemporaine
Découverte des ateliers de céramique et poterie des Pyrénées-Orientales, où les artisans perpétuent des techniques ancestrales catalanes tout en intégrant des approches contemporaines. Focus sur les tomettes, carreaux et pièces uniques inspirées par le terroir roussillonnais.
Ferronnerie d'art dans les Pyrénées-Orientales : rampes et balcons sur mesure pour sécurité et esthétique
Guide pour concevoir des rampes et balcons sur mesure avec les ferronniers d'art des Pyrénées-Orientales. Présentation des normes de sécurité, des styles et des techniques pour des réalisations alliant esthétique et fonctionnalité, adaptées au climat méditerranéen et aux influences catalanes.
Ébénisterie dans les Pyrénées-Orientales : les techniques secrètes de la marqueterie
Plongée dans l'univers de la marqueterie avec les ébénistes des Pyrénées-Orientales. Découverte des techniques traditionnelles et contemporaines pour créer des motifs uniques sur des meubles et objets d'art, entre influences catalanes et innovations méditerranéennes.
