mag-info.fr
Guide de référence · Artisanat d'art

Ateliers de céramique dans le Rhône : tomettes et carrelages traditionnels revisités

Voir tous les guides Artisanat d'art

Le Rhône, entre les pentes du Beaujolais et le confluent Rhône-Saône, perpétue une tradition céramique profondément ancrée dans son patrimoine architectural. Des sols en tomettes des maisons de soie lyonnaises aux carrelages émaillés des hôtels particuliers de la Presqu'île, ces revêtements témoignent d’un savoir-faire transmis depuis le Moyen Âge. Aujourd’hui, les ateliers rhodaniens allient respect des techniques ancestrales et innovations contemporaines, répondant aux exigences des rénovations patrimoniales comme aux projets design des intérieurs urbains.

Histoire des tomettes et carrelages dans le Rhône

Les origines de la céramique architecturale dans le Rhône remontent à l’époque gallo-romaine, avec des ateliers identifiés près de Lyon (Lugdunum) et Vienne, où les archéologues ont exhumé des fragments de carreaux décorés. Au XIIe siècle, les tomettes hexagonales en terre cuite se généralisent dans les demeures bourgeoises et les édifices religieux, notamment dans le Vieux Lyon, où leur format standardisé (18 à 22 cm de côté) permet des poses en motifs géométriques complexes. Ces carreaux, cuits à basse température dans des fours à bois, résistent particulièrement bien au climat continental lyonnais, marqué par des amplitudes thermiques importantes et une humidité hivernale persistante.

La Renaissance lyonnaise, portée par l’essor de la soie et du commerce, voit l’émergence des carrelages émaillés. Les hôtels particuliers de la Presqu'île et des pentes de la Croix-Rousse arborent des sols aux décors polychromes, inspirés des motifs italiens et flamands. Les ateliers locaux, concentrés autour de Villeurbanne et Caluire-et-Cuire, développent des techniques de glaçure au plomb et à l’étain, permettant des jeux de transparence et de profondeur. À Oullins, les carrelages prennent une dimension utilitaire dans les entrepôts portuaires, où leur résistance aux charges lourdes et à l’humidité en fait un matériau de choix.

Le XIXe siècle marque un tournant avec l’industrialisation. Des manufactures s’installent le long de la Saône, notamment à Vaulx-en-Velin et Bron, exploitant les gisements d’argile des Monts du Lyonnais et du Beaujolais. Les tomettes, souvent teintées à l’ocre rouge ou jaune, deviennent un marqueur des maisons ouvrières de Vénissieux et des villas bourgeoises de Saint-Priest. Leur déclin au XXe siècle, face à la concurrence des revêtements synthétiques, est enrayé dans les années 1980 par le regain d’intérêt pour le patrimoine, porté par la restauration du Vieux Lyon (classé UNESCO en 1998) et la réhabilitation des traboules.

Les techniques traditionnelles de fabrication

La fabrication des tomettes et carrelages rhodaniens suit un processus artisanal rigoureux, transmise de génération en génération. L’argile, extraite des carrières des Monts du Lyonnais ou des collines du Beaujolais, est sélectionnée pour sa teneur en oxydes de fer et en silice, qui lui confèrent sa couleur chaude après cuisson. Après séchage et broyage, elle est mélangée à de l’eau pour former une pâte plastique, appelée "barbotine", dont la texture est ajustée en fonction de l’usage final (sol intérieur ou extérieur).

Le façonnage diffère selon le type de carreau. Les tomettes hexagonales, emblématiques des sols lyonnais, sont pressées à la main dans des moules en bois de peuplier, puis démoulées et séchées à l’air libre pendant 5 à 7 jours. Les carrelages émaillés, plus complexes, sont d’abord estampés en plaques avant d’être découpés aux ciseaux à argile. L’émaillage, réservé aux pièces d’intérieur, intervient après un premier séchage : une glaçure à base de silice, de feldspath et de pigments naturels (cobalt pour les bleus, oxyde de cuivre pour les verts) est appliquée au pinceau ou par trempage. Une seconde cuisson à 950–1 100 °C, dans des fours à gaz ou électriques, fixe les couleurs et vitrifie la surface.

La cuisson, étape critique, exige une montée en température progressive (environ 5 °C par heure) pour éviter les chocs thermiques. Les tomettes destinées aux extérieurs subissent parfois une recuisson à 800 °C pour renforcer leur résistance au gel, cruciale dans le climat continental rhodanien. Les ateliers du Beaujolais, comme ceux des environs de Villefranche-sur-Saône, perpétuent l’usage des fours à bois, qui confèrent aux pièces des nuances uniques grâce aux cendres et aux variations de flamme.

Répondez à la question pour continuer votre lecture

Magalie

Ça vous impressionne, ce travail minutieux, hein ?

Les ateliers de céramique spécialisés dans le Rhône

Le Rhône compte une quinzaine d’ateliers dédiés aux tomettes et carrelages traditionnels, concentrés dans la Métropole de Lyon et le Beaujolais.

À Lyon, plusieurs structures se spécialisent dans la restoration du patrimoine, collaborant avec les Architectes des Bâtiments de France pour reproduire des motifs historiques. Ces ateliers, souvent installés dans d’anciennes usines de la Croix-Rousse ou de Villeurbanne, disposent de collections de moules du XVIIIe et XIXe siècles, permettant de recréer des décors spécifiques aux hôtels particuliers de la Presqu'île ou aux églises de Fourvière. Leur expertise s’étend aux techniques de pose à l’ancienne, avec des mortiers à la chaux adaptés aux sols irréguliers des bâtiments classés.

Dans le Beaujolais, autour de Villefranche-sur-Saône et Oingt, les ateliers perpétuent une production plus rurale, axée sur les tomettes brutes et les carreaux émaillés aux motifs géométriques inspirés des pierres dorées. Ces structures, souvent familiales, misent sur des séries limitées et des créations sur mesure pour les particuliers rénovant des maisons vigneronnes ou des fermes beaujolaises. Leur approche intègre les contraintes du climat local, avec des finitions anti-glisse pour les terrasses exposées aux pluies hivernales et des émaux résistants aux UV pour les façades ensoleillées. Certains, comme l’atelier Terres de Lyon à Châtillon-d'Azergues, proposent des stages pour initier le public aux techniques de modelage et d’émaillage.

À Vénissieux et Saint-Priest, les ateliers se distinguent par leur capacité à moderniser les motifs traditionnels. Plusieurs collaborent avec des designers pour revisiter les classiques, en jouant sur les contrastes de couleurs (noir de carbone et ocre rouge) ou les formats (carreaux allongés pour les crédences de cuisine). Ces créations, destinées aux intérieurs contemporains, s’inspirent des palettes locales – rouges des tuiles lyonnaises, bleus de la Saône, jaunes des pierres dorées – tout en intégrant des techniques de cuisson innovantes, comme la réduction en atmosphère contrôlée pour des effets métallisés. La proximité des gisements d’argile des Monts du Lyonnais permet une production en circuit court, valorisée par le label "Fabriqué à Lyon".

Les motifs et designs des tomettes et carrelages

Les motifs des tomettes et carrelages rhodaniens puisent leur inspiration dans l’histoire locale, mêlant influences méditerranéennes (via les échanges commerciaux lyonnais) et flamandes (héritage des canuts).

Les décors les plus emblématiques incluent :

  • Les motifs géométriques : étoiles à 8 branches (symboles des compasses des soyeux), entrelacs et rosaces, souvent organisés en frises ou en tapis centraux. Les sols des traboules de la Croix-Rousse en offrent de magnifiques exemples.
  • Les décors "à la lyonnaise" : inspirés des soieries du XVIIIe siècle, ces motifs associent des rinceaux végétaux et des grotesques, comme ceux visibles dans les hôtels particuliers de la rue Saint-Jean.
  • Les carrelages "pierres dorées" : typiques du Beaujolais, ces carreaux aux tons ocres et jaunes reproduisent les nuances des villages de Oingt ou Ternand, avec des effets de dégradé obtenus par des cuissons différenciées.

Les couleurs traditionnelles reflètent les ressources minérales régionales :

  • Les ocres (rouge, jaune, brun), extraits des carrières de Limonest et Saint-Germain-au-Mont-d'Or.
  • Les bleus, à base de cobalt, évoquant les reflets de la Saône.
  • Les verts, tirés de l’oxyde de cuivre, rappelant les vignobles du Beaujolais.

Les formats varient selon les époques et les usages :

  • Tomettes hexagonales (15–25 cm de côté) : posées en quinconce pour un effet de continuité, comme dans les cours des hôtels Renaissance de Vieux Lyon.
  • Carreaux rectangulaires (20x20 cm ou 30x30 cm) : standardisés pour les poses en damier ou en chevrons, typiques des intérieurs bourgeois du XIXe siècle.
  • Dalles contemporaines (60x60 cm) : adaptées aux espaces modernes, avec des motifs traditionnels revisités (ex. : rosaces agrandies pour les halls d’entrée).

Répondez à la question pour continuer votre lecture

Magalie

C'est fascinant, ces traditions qui perdurent, non ?

Les applications contemporaines des carrelages traditionnels

Les carrelages traditionnels rhodaniens s’intègrent aujourd’hui dans des projets variés, alliant patrimoine et innovation.

Habitat individuel

  • Sols des pièces à vivre : leur inertie thermique régule naturellement la température, un atout dans le climat continental lyonnais (étés chauds, hivers froids). Posés avec des joints larges à la chaux, ils créent un effet rustique qui s’accorde avec le bois ou la pierre de Couzon.
  • Cuisines et salles de bains : les tomettes émaillées, traitées avec des finitions anti-taches et anti-glisse, habillent les plans de travail ou les crédences. Les ateliers proposent des gammes adaptées aux normes d’hygiène, avec des émaux résistants aux produits ménagers.
  • Extérieurs : les carreaux en terre cuite non émaillée, traités contre le gel, équipent les terrasses et les abords de piscine. Leur porosité naturelle limite les risques de surchauffe en été, contrairement aux dalles en béton.

Espaces publics et commerciaux

  • Restauration du patrimoine : la Métropole de Lyon subventionne la rénovation des façades commerciales avec des matériaux traditionnels. Les carrelages aux motifs géométriques ornent ainsi les entrées des bouchons lyonnais ou des boutiques de la rue de la République.
  • Hôtellerie et tourisme : les hôtels de luxe, comme ceux de la Colline de Fourvière, intègrent des sols en tomettes pour évoquer l’histoire de la ville. Les spas misent sur leur résistance à l’humidité et leur aspect chaleureux.
  • Équipements culturels : le Musée des Confluences et les théâtres antiques de Fourvière ont utilisé des carrelages traditionnels pour les espaces d’accueil, créant un dialogue entre modernité et patrimoine.

Projets architecturaux innovants

  • Éco-quartiers : les tomettes, matériaux naturels et recyclables, sont plébiscitées dans les projets comme Lyon Confluence, où elles habillent les places publiques et les halls d’immeubles.
  • Réhabilitation industrielle : d’anciennes usines de Vaulx-en-Velin ou Oullins transforment leurs sols en carrelages émaillés, mêlant motifs traditionnels et touches contemporaines (ex. : insertion de LED dans les joints).
  • Design d’intérieur : les designers lyonnais, comme ceux de la Biennale du Design, détournent les tomettes pour créer des murs végétalisés ou des cloisons décoratives, jouant sur les contrastes entre terre cuite et métal.

Répondez à la question pour continuer votre lecture

Magalie

C'est plutôt malin, ces matériaux qui s'adaptent à tout, vous trouvez pas ?

Les matériaux utilisés pour les tomettes et carrelages

La terre cuite, matériau phare des tomettes et carrelages rhodaniens, se distingue par sa composition minérale unique :

  • Argile : prélevée dans les carrières des Monts du Lyonnais (argile rouge, riche en oxydes de fer) et du Beaujolais (argile jaune, moins ferreuse). Sa plasticité permet un modelage précis, tandis que sa teneur en quartz améliore la résistance mécanique.
  • Chamottes : des fragments d’argile cuite broyée sont ajoutés pour les pièces destinées aux extérieurs, réduisant la porosité et limitant les fissures liées au gel.
  • Émaux : composés de silice, de feldspath et de pigments naturels (cobalt pour les bleus, oxyde de cuivre pour les verts, oxyde de fer pour les ocres). Les ateliers du Beaujolais utilisent des pigments locaux, comme les ocres de Theizé, pour des teintes authentiques.

Les joints jouent un rôle clé dans la durabilité des poses :

  • Mortiers à la chaux hydraulique naturelle : adaptés aux supports anciens, ils absorbent les mouvements du bâtiment sans se fissurer. Leur teinte (ocre ou blanche) s’harmonise avec les carreaux.
  • Joint hydrofuge : appliqué en couche de finition pour les pièces humides (salles de bains, cuisines), il prévient les infiltrations tout en laissant respirer le matériau.
  • Joint teinté : proposé par certains ateliers pour un rendu esthétique personnalisé (ex. : joint noir pour contraster avec des tomettes ocres).

Entretien et durabilité des carrelages en terre cuite

Pour préserver l’aspect et les performances des tomettes et carrelages traditionnels, un entretien adapté est essentiel :

  • Nettoyage : utiliser une brosse douce et de l’eau savonneuse (savon de Marseille). Éviter les produits acides ou abrasifs, qui altèrent l’émail.
  • Protection : appliquer un hydrofuge à base de silane/siloxane tous les 2–3 ans pour les sols extérieurs ou les pièces humides. Les ateliers lyonnais proposent des traitements naturels à l’huile de lin pour les intérieurs.
  • Réparation : les carreaux fissurés peuvent être recuits par certains artisans, tandis que les joints abîmés sont refaits avec un mortier à la chaux de même composition.
  • Durabilité : une tomette bien posée et entretenue peut durer plus de 100 ans, comme en témoignent les sols des traboules ou des châteaux du Beaujolais.

Sources :

Autres guides Artisanat d'art